Enseignement de Mgr Matthieu Rougé : lancement de l’adoration 2022

Notes* sur l’enseignement de Mgr Matthieu Rougé, évêque de Nanterre, pour la soirée de lancement de l’adoration, 16 septembre 2022

Introduction 

C’est une grande joie d’être parmi vous ce soir, d’avoir pu me joindre à vous, si nombreux, qui dans la pénombre de cette si belle église, avez commencé cette soirée en adorant le Seigneur. Pour introduire mon propos, je voudrais nous rappeler à tous que c’est notre vocation profonde que d’être des adorateurs. C’est la vocation commune de tous les hommes de devenir des adorateurs de Dieu. C’est pour cela que Dieu nous a créés.

Nous pouvons nous rappeler des mots que Jésus adresse à la samaritaine au chapitre 4 de l’évangile selon saint Jean : « Femme, crois-moi : l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père. Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père. ». Jésus nous dit que le Père lui-même recherche des adorateurs. Nous voyons ainsi immédiatement le lien étroit qui unit maintenant adoration et mission.

En venant adorer fidèlement le Seigneur, nous répondons à l’appel du Père et nous sommes invités, comme présence adorante à faire connaitre à tous les hommes cette vocation qui est la leur à devenir des adorateurs du Père. Jésus précise que ce sont des adorateurs en esprit et en vérité que cherche le Père. Cela signifie bien sûr que l’adoration ne peut pas être un simple acte formel de piété, et qu’il nous faut participer intérieurement, réellement, à cet acte, « en esprit », avec tout ce que nous sommes, mais aussi que cet acte doit correspondre à la vérité de notre vie. C’est par notre vie toute entière que se réalise véritablement cette adoration.

Mais si nous allons plus loin, nous pouvons trouver un autre sens, plus profond, plus originel à l’expression : « adorer en esprit et en vérité ». Le vrai, le premier, le parfait adorateur du Père, c’est en réalité Jésus lui-même. C’est lui qui dans tout l’élan de son être et de sa personne vit dans l’adoration du Père, dans l’Esprit commun qui l’unit à Lui. Ainsi, lorsque nous sommes en adoration eucharistique, nous ne sommes pas simplement devant Jésus, pour adorer Jésus. En fait, nous nous tenons en sa présence, pour qu’Il nous introduise à l’adoration à l’adoration du Père. Nous nous laissons entrainer par Jésus dans son élan, son mouvement d’adoration du Père. Il est ainsi très significatif que le relais des adorateurs puisse se vivre par la prière du Notre-Père. Cela exprime et réalise bien ce qui s’accomplit lors de cette adoration : dans la Vérité, qui est le Christ, par son Esprit qu’Il nous donne, nous entrons dans l’adoration du Père.

Pour déployer ma réflexion, ce soir, sur l’adoration et le lien de celle-ci à la mission, je voudrais développer trois points, qui sont autant de dimensions de l’adoration : la présence, l’offrande, le rayonnement.

1. La présence

L’adoration oriente immédiatement notre cœur vers la conscience, appuyée, sur notre foi de la présence du Christ dans l’eucharistie. Oui, Jésus vivant, ressuscité, est intensément présent dans l’eucharistie. Il est également présent sous d’autres modes. Il est présent dans nos cœurs, dans nos âmes, par le don de Son Esprit. Il est vraiment présent lorsque deux ou trois sont réunis en Son Nom. Il est présent dans la Parole de Dieu, où Il nous parle en personne, lui qui est la Verbe de Dieu. Il est présent dans les plus pauvres de nos frères, s’étant identifié à eux comme il nous le rappelle dans l’évangile selon saint Matthieu. Nous sommes tous appelés à vivre de cet esprit d’adoration qui reconnait, et accueille la présence véritable de Dieu sous de multiples formes dans notre vie. Il y a bien sûr l’adoration eucharistique, mais celle-ci s’insère dans un esprit plus large d’adoration de Dieu. La présence eucharistique, si elle n’est pas le seul mode de présence de Dieu, est cependant unique en ce qu’elle vient concentrer en intensité et en grâce toutes ces modes de présence. La présence eucharistique de Dieu vient prolonger et continuer la logique de l’incarnation. Le Dieu qui se rend personnellement présent en l’homme Jésus est le Dieu qui offre sa présence personnelle tout entière sous le voile du pain consacré. Par l’adoration eucharistique, nous apprenons ainsi à découvrir, goûter et accueillir cette présence inouïe et intense de Dieu. Et notre esprit d’adoration eucharistique nourrit notre esprit d’adorateur. Plus nous sommes attentifs à la présence vivante du Ressuscité sous le voile du pain consacré plus nous devenons également attentifs et sensibles à tous ces autres modes de présence dans notre vie.

Cette présence du Seigneur dans l’eucharistie appelle et suscite aussi notre présence. Nous sommes invités, et éduqués également à être présent à Dieu, à Celui qui est présent, d’une présence du cœur et du corps. Par le cœur et l’esprit nous fixons notre intention vers Lui. Et nous y sommes également aidés par notre corps. Nous pouvons par exemple entrer dans l’adoration et manifester notre conscience eucharistique par l’inclination ou la prosternation de notre corps. Nous sommes invités à trouver durablement une position à la stable et dynamique : on prie mal sur un pied (il faut donc être stable) et en même temps, on ne peut pas être avachi sur un fauteuil. Cette position nous maintient physiquement présent, d’une présence durable et dynamique, tendue vers Celui qui est là pour nous et avec nous.

Cette attention à la présence de Dieu et cette qualité de présence au Seigneur se convertit en présence réelle aux autres. C’est ainsi que l’adoration devient missionnaire. Si notre rencontre avec le Seigneur se fait dans l’expérience de cette double présence, elle se fera aussi pour les autres par le biais de la présence. Il suffit de regarder l’évangile pour voir comment Jésus se rend présent, par un regard, un geste ou une parole. Souvenons-nous de l’épisode du jeune homme riche : « Jésus se mit le regarder et il l’aima ». Notre mission et la possibilité de faire rencontrer le Christ se joue pour nous dans la qualité de présence aux personnes rencontrés, la qualité d’écoute, de regard, d’un geste de réconfort ou de consolation. Puisse notre pratique de l’adoration eucharistique nous offrir la grâce de vivre une telle qualité de présence, une intensité nouvelle de présence fraternelle, de présence conjugale, de présence parentale, et de présence à tous ceux à côtés desquels le Seigneur nous met.

2. L’offrande

Lorsque nous allons adorer le Saint Sacrement, nous ne nous trouvons pas simplement devant une présence statique et inerte du Christ. Nous sommes en présence du Christ en acte d’offrande. Nous nous trouvons devant Celui qui s’est fait pour nous pain rompu. Même si l’hostie exposée ne l’est pas, c’est le Seigneur, pain rompu, offert pour les hommes, pour le pardon des péchés que nous rencontrons. Nous sommes en présence de la Croix, de la Croix vivante, de Celui qui se livre en un acte d’Amour qui nous sauve, et qui dans cet Amour est vivant pour toujours. Dans l’eucharistie se réalise et s’accomplit le don jusqu’au bout de Dieu pour nous. Dans la prolongation de notre communion eucharistique se joue ainsi pour nous, dans l’adoration eucharistique, la participation et l’immersion dans l’Esprit d’offrande du Christ. Ainsi à notre tour, nous pouvons faire de notre vie, une vie donnée. « Voici comment nous avons reconnu l’amour : lui, Jésus, a donné sa vie pour nous. Nous aussi, nous devons donner notre vie pour nos frères. »

3. Rayonnement

Cette hostie consacrée nous l’adorons exposée dans un ostensoir aux multiples rayons. Ces rayons nous rappellent la dimension diffusive, la dimension de rayonnement de l’eucharistie et de l’adoration. Nous adorons le Corps du Christ. Mais le corps du Christ, ce n’est pas seulement le pain consacré, ce n’est pas seulement la tête, ce sont aussi tous les membres du Corps. Nous avons peut-être un peu perdu cette conscience, qui pourtant appartient pleinement à notre foi, que le Corps du Christ, c’est tout ensemble le pain consacré et l’Église. Nous le disons avec joie d’ailleurs lorsque nous chantons : « nous sommes le Corps du Christ, chacun de nous est un membre de ce Corps… ». Dans les premiers siècles de l’Église il apparaissait clairement dans la foi des fidèles que le Corps du Christ, c’était en même temps la tête et les membres. Saint Augustin parle ainsi du Christ total : la tête n’est jamais sans le corps, sans les membres, et les membres ne sont jamais sans la tête. C’est en raison d’une controverse théologique au XIème siècle ( Lanfranc et Bérenger), qui niait la réalité de présence du Christ dans les espèces eucharistiques, que l’on s’est mis à insister d’une manière quasi exclusive sur la présence réelle du Seigneur dans l’eucharistie, en séparant progressivement le Corps réel du Corps mystique. Le Corps mystique de l’Église est Corps du Christ inséparablement du Corps réel eucharistique que nous appelons le Corps du Christ. Ainsi, lorsque nous vivons l’adoration eucharistique, ces rayons nous rappellent l’extension du Corps du Christ qui rejoint tous les membres de ce corps, de tous ceux qui y ont été intégrés par la grâce du baptême. Nous pouvons prier devant le Saint Sacrement en voyant aussi le mystère de l’Église et de ces membres. Ultimement, Dieu appelle tous les hommes à entrer dans la communion au Christ, à devenir membre de Son Corps. Il accomplira cela, au-delà même des sacrements, au dernier jour, en ceux qui ne refuseront pas son amour. Ce sont donc tous les hommes, que nous pouvons voir, et contempler dans le mystère eucharistique, tous les hommes comme membres actuels, à venir, ou appelés à être incorporés dans l’unité du Corps du Christ. Notre adoration ne se limite donc pas à « notre Jésus », mais elle s’étend à toute l’Église, que nous portons dans sa mission par notre prière, et à tous les hommes que Dieu veut rejoindre par le rayonnement de Son Amour offert dans l’eucharistie. Cette dimension ecclésiale et universelle du rayonnement eucharistique vient former en nous un cœur plus ecclésial et ouvert à la mission universelle.

Conclusion

Nous sommes tous appelés à devenir les adorateurs du Père. Jésus, premier adorateur, nous entraine par l’adoration eucharistique dans ce mouvement vers le Père. Par sa présence accueillie dans la foi et l’amour, et à laquelle on répond par une présence de toute notre personne, Jésus fait de nous des missionnaires à travers la grâce d’une présence renouvelée offerte à tous nos frères. Jésus vivant, aimant, offert à nous dans l’eucharistie, nous saisit et nous entraine, par l’adoration, dans son mouvement d’offrande, pour que nos vies deviennent des vies données par amour à Dieu et aux hommes. Cet amour eucharistique réalise dans l’unité du Corps du Christ la communion de l’Église qui veut rayonner et s’étendre à tous les hommes. L’adoration nous porte ainsi à contempler, à aimer et à servir le mystère de l’Église et sa mission universelle. Dans son eucharistie, Dieu veut tout assumer et ramener à Lui. Le Père Teilhard de Chardin, dans son ouvrage La messe sur le monde, nous fait entrer en profondeur dans cette perspective. Il a certainement muri sa pensée par l’expérience de la guerre et des tranchées, dans lesquelles, au milieu du chaos, privé douloureusement de la possibilité de célébrer la messe, il discerne dans toute la matière, y compris la boue du monde, et l’humanité souffrante et blessée, la réalité que Dieu rejoint, assume, porte, élève et consacre dans le Christ et dans son eucharistie. C’est ainsi le monde entier, jusqu’en ses extrémités les plus lointaines qui est concerné par le rayonnement eucharistique.

Je voudrais finir cet enseignement en vous livrant deux témoignages. Le premier est celui de saint Charles de Foucauld. Lui, dont on a dit à tort qu’il n’avait jamais voulu évangéliser, a eu au contraire cette très vive conscience, dans une terre peut-être pas encore préparée à recevoir l’évangile, que sa mission commençait et prenait toute sa source et son élan dans l’adoration eucharistique. C’est là, dans les longues heures consacrées, de jour et de nuit, à prier Jésus-Hostie que le Seigneur a formé le cœur de celui qui est devenu le frère universel.

Mon deuxième témoignage est celui d’un homme que j’ai connu lors de ma mission comme aumônier des parlementaires. Il s’agit d’un député, un homme de grande valeur, un chrétien profond. Élu en 2007, il a tout de suite senti que sa mission tournerait autour des lois de bioéthiques qui approchaient. Il s’est énormément formé sur ces questions pour pouvoir avec autorité et douceur, porter une parole de vérité et de paix. Il a porté un fruit considérable. J’ai appris, par un ami prêtre qui était son curé et dans la paroisse duquel il y avait l’adoration perpétuelle, comme ici à Antony, qu’avec sa femme, toutes les semaines, dans 00h00 à 01h00 dans la nuit du dimanche à lundi, il se tenait fidèle à l’adoration. C’est là qu’il venait puiser avant de partir au combat le lendemain

Puissiez-vous par la grâce de cette adoration continue qui reprend vous laisser rejoindre et saisir par le Christ qui vous envoie en mission au Nom du Père dans la force de l’Esprit.

*d’après les notes prises par le P. Ambroise