Noël 2017 – Homélie du Père Riché

« Allons à Bethléem, allons, nous-aussi à Bethléem pour voir l’événement que le Seigneur nous a fait connaître. » Nous voici donc plongés dans la nuit, nuit calme et paisible, nuit obscure aussi. Cette nuit obscure a 2000 ans, mais c’est aussi notre nuit, la nuit de notre monde. Vous le savez dans la nuit vraiment obscure, notre vision ne va pas très loin. Pas plus loin que le bout de notre nez souvent. La nuit est donc ce qui nous isole. Dans la nuit, la réalité du monde qui nous environne ne s’étend pas beaucoup plus loin que notre propre corps, que nous-mêmes. En quelque sorte,  la nuit obscure nous coupe du reste du monde, nous enferme dans notre propre réalité, en nous-mêmes. D’ailleurs, c’est bien durant la nuit que cet isolement et cet enfermement en nous-mêmes se fait le plus total lorsque nous dormons et que nous nous immergeons dans nos rêves. Mais dans le calme et la tranquillité de la nuit de Noël, voici que pour tous ceux qui veillaient un signe est donné : « Et voici le signe qui vous est donné (disent les anges) : « vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. » » Dans cette nuit, il y a donc des personnes qui veillent et peuvent voir le signe, un signe qui vient de l’extérieur, qui est étranger à eux, mais qu’ils peuvent accueillir, justement parce qu’ils veillent, c’est-à-dire parce qu’ils ne sont pas enfermés dans leur monde et peuvent accueillir ce qui vient de l’extérieur.

Qu’est-ce donc que ce signe ? Et qui sont ces veilleurs ?

Le signe de Dieu, le signe donné aux bergers ainsi qu’à nous n’est pas un miracle bouleversant. Rien de merveilleux, rien d’extraordinaire, rien d’éclatant n’est donné comme signe aux bergers. Ils verront simplement un nouveau-né emmailloté placé dans une mangeoire. Le signe de Dieu, c’est l’humilité de Dieu, c’est l’humilité portée à l’extrême, c’est l’amour avec lequel, cette nuit, il a assumé notre fragilité, notre souffrance, nos angoisses et nos limites. Le signe, c’est qu’il se fait petit pour nous, petit enfant avec son besoin d’aide, enfant réclamant notre amour. Le signe, que tous nous cherchions, le message que tous nous attendions dans la profondeur de nos âmes, c’était bien celui-là : celui de la tendresse de Dieu ; Dieu qui nous regarde avec des yeux pleins d’affections, Dieu accueillant notre misère, Dieu amoureux de notre petitesse, Dieu, petit enfant, qui se laisse toucher, Dieu, tout-puissant et possédant tout pouvoir, qui est finalement pure bonté, pur amour et nous invite ainsi à la confiance, à la foi et à l’espérance. Aujourd’hui, de nombreuses personnes qui ne réussissent plus à reconnaître Dieu dans la foi, se demandent si l’ultime puissance qui fonde et porte le monde, est vraiment bonne, ou si le mal n’est pas aussi puissant et originaire que le bien et le beau, que nous rencontrons à des moments lumineux dans notre vie. Mais à Noël apparaissent la bonté de Dieu et son amour pour les hommes. Voilà la certitude nouvelle et consolante qui nous est donnée à Noël dans le signe du petit enfant de Bethléem. Ce petit enfant de Bethléem venant sans défense, réclamant notre amour, nous enlève toute peur de la grandeur de Dieu. Il demande notre amour, amour par lequel nous apprenons à vire avec lui, et à vivre avec lui l’humilité du renoncement, qui fait partie du cœur de l’amour. Dieu se fait petit pour que nous puissions le comprendre, l’accueillir, l’aimer et apprendre ainsi à aimer.

Nous laisserons-nous toucher par le signe ce soir ? Est-ce que je crains la tendresse de Dieu, est-ce que je crains de me laisser approcher, embrasser, aimer par lui ? Ai-je une crainte qu’accueillant le petit enfant de Bethléem, son amour, l’amour de Dieu puisse changer ma vie ? Est-ce que je permets à Dieu de m’aimer totalement avec ce que cela implique pour moi : que son amour si tendre et si fort vienne apaiser des blessures, briser des jougs, éteindre des haines et des rancœurs dans mon coeur, briser mes égoïsmes et mes indifférences ?

Le signe de Dieu, qui est adressé à chacun d’entre  nous ce soir, a été reçu par des bergers qui veillaient. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie qu’au cœur de la nuit qui représente ce monde clos où chacun peut être enfermé sur lui-même, il y avait des hommes qui étaient disponibles à la parole de Dieu, des hommes dont la vie n’était pas fermée sur elle-même et dont le cœur était ouvert. D’une certaine manière, au plus profond d’eux-mêmes, comme nous peut-être ce soir, ils attendaient, ils attendaient le signe de Dieu qui pourraient donner une lumière à toute leur vie, le signe de la tendresse de Dieu, qui leur ferait connaître leur beauté, leur dignité. Dans leur cœur ouvert, la lumière de Dieu a pu entrer et avec elle sa paix. Le signe a pu les rejoindre parce qu’ils étaient éveillés. Celui qui rêve au contraire, est, nous l’avons vu, enfermé dans son propre moi, son propre monde égocentré, qui ne le relie à personne. Et le mal de notre monde vient souvent du fait que nous ne sommes pas éveillés mais que justement nous vivons dans notre minuscule monde intérieur, enfermés dans nos propres intérêts, nos opinions personnelles, dans notre égoïsme personnel ou de groupe, qui nous tient prisonniers de nos désirs et intérêts et ne nous ouvre pas au bien et à la vérité du monde, que tous nous pourrions  partager et dans laquelle tous nos pourrions vide dans la communion de l’unique Dieu.

Serons-nous capable d’accueillir le signe de Dieu et de le laisser toucher nos vies ? Serons-nous capable d’être éveillé ce soir ?

« Lorsque les anges eurent quitté les bergers pour le ciel, ceux-ci se disaient entre eux : « Allons jusqu’à Bethléem pour voir ce qui est arrivé, l’événement que le Seigneur nous a fait connaître. » Ils se hâtèrent d’y aller. »

Après avoir accueilli le message des anges, les bergers se dirent « allons à Bethléem ». Ils étaient certainement poussés par une grande curiosité. L’évangile précise qu’ils partirent en hâte, ils se pressèrent sans hésitation. C’était devenu pour eux quelque chose d’urgent et d’important. Le sauveur est né, celui qui était attendu est là. Cela change le monde. Et qu’en est-il pour nous ? Reconnaissant le signe de Dieu, celui de sa tendresse, iront en hâte à Bethléem ? Il semble au contraire, qu’aujourd’hui, Dieu ne fait pas partie des réalités urgentes.  Les choses de Dieu, pensons-nous et disons-nous, peuvent attendre. Dans notre vie ordinaire, nous ne considérons pas comme prioritaires les affaires de Dieu, celles-ci ne nous pressent pas immédiatement. Et nous sommes disposés à les renvoyer à plus tard. Avant tout nous faisons ce qui, ici et maintenant, apparaît urgent. Dans la liste des priorités, Dieu se retrouve ainsi souvent presqu’à la dernière place. Pourtant en découvrant le signe que Dieu nous donne, celui de sa tendresse, nous comprenons que Dieu est la réalité la plus importante, la seule qui répond au désir de notre âme, l’Unique qui en dernière analyse est vraiment importante. Si quelque chose dans notre vie mérite urgence, c’est, alors, seulement la cause de Dieu.

Ne devrions-nous pas alors être pris de la même curiosité et du même empressement que les bergers, pour approcher Dieu de plus près et le laisser nous toucher ?

Mais Dieu peut-il seulement nous toucher ? Avons-nous de la place pour Dieu, du temps et de l’espace pour Lui, pour qu’Il vienne auprès nous, et que nous soyons auprès de Lui ? Il est paradoxal que dans notre monde où nous pouvons nous déplacer efficacement, où nous avons de nombreux moyens de gagner du temps pour tout, nous n’ayons plus de temps pour Dieu. Notre temps est totalement rempli. Mais cela va plus loin : Dieu a-t-il une place dans notre pensée ? Nos méthodes de pensée par lesquelles nous gouvernons nos vies sont organisées de telle façon, qu’au fond, Dieu ne doit pas exister, il doit être éloigné de nos raisonnements pour que ceux-ci soit sages, raisonnables et sérieux. L’hypothèse-Dieu est superflue. De même pour nos sentiments et notre vouloir : pas de place pour lui. Nous nous voulons nous-mêmes, les choses tangibles, le bonheur expérimentable, la réussite de nos projets personnels et de nos intentions. Nous sommes totalement remplis de nous-mêmes si bien qu’il ne reste aucun espace pour Dieu et par conséquence aucun espace pour personne d’autre, enfant, pauvre, étranger.

En vivant ainsi, nous sommes un peu comme ces sages, ces mages pour lesquels le chemin vers Dieu, le chemin vers Bethléem est long. Mais pas de crainte, car le Seigneur lui-même a fait pour nous la plus grande partie du chemin en se faisant homme et il trouve toujours pour nous une route pour nous conduire jusqu’à lui à Bethléem, à chacun il donne un signe adapté. Signe pour les bergers, signes pour les mages. Mais pour cela, il faut nous laisser toucher par le signe, et comme pour les mages venus de loin ayant vu l’étoile, et les bergers ayant entendu la voix des anges, le signe à la fin est toujours le même : le Dieu enfant qui veut nous toucher par sa tendresse. En nous laissant toucher par ce signe,  nous pourrons retrouver une âme simple à la recherche de l’essentiel. Ainsi nous accepterons de laisser Dieu nous sortir de l’enchevêtrement de nos pensées, de nos enfermements. Oui, laissons Dieu nous faire descendre de l’orgueil de notre raison libérale. Laissons-le faire tomber nos fausses certitudes, notre orgueil intellectuel qui nous empêche de percevoir sa proximité. Laissons-le nous enseigner le chemin du cœur, de la sagesse de l’amour et non de l’intelligence froide qui ne peut pas trouver Dieu, ni la vérité. Car Dieu s’adresse à nos cœurs et non d’abord à nos intelligences. Je dis : « à nos cœurs » et non pas seulement « à nos sentiments ». « A nos cœurs » c’est-à-dire, à ce qui est au cœur, au plus intime de nous-mêmes, en ce lieu, ce gond, où bascule tout nous-même, où se prennent les décisions de vie, où se jouent le sens de l’existence et la réponse à notre vocation. Dieu parle « à nos cœurs », il frappe à la porte de nos cœurs avec la force que peut avoir un petit enfant. Cette porte, nous l’avons peut-être fermée à plusieurs tours : blessure, péché, crainte, tristesse. Cette porte ne comporte aucune poignée à l’extérieur ; le Christ ne peut pas entrer, et de lui-même, il ne le voudrait pas. Cette porte ne peut être ouverte que de l’intérieur. Notre cœur doit s’ouvrir pas seulement nos intelligences. Empruntons donc le chemin du cœur, empruntons avec Dieu le chemin de la simplicité extérieure et intérieure pour entrer dans la joie de la foi et pour rencontrer ce Dieu si différent de nos préjugés, le Dieu qui se cache dans l’humilité d’un enfant qui vient de naître.

Laissons-le Seigneur nous toucher par son signe, pour que nous puissions dire avec les bergers : «Allons, traversons, allons jusqu’à Bethléem vers Dieu qui vient à notre rencontre.»

Allons ! Dépassons-nous nous-mêmes, sortons de nous-mêmes! Osons aller là-bas, osons le pas, par lequel nous sortons de nos habitudes de pensée et de vie et dépassons le monde purement matériel pour arriver à l’essentiel, au-delà, vers ce Dieu qui, pour sa part, est venu ici, vers nous.  Osons le chemin du cœur, qui nous fera voir l’invisible. Faisons-nous, de mille manières, voyageurs vers Dieu en étant intérieurement en route vers Lui. Intérieurement par le cœur, mais aussi extérieurement par des chemins très concrets – dans la Liturgie de l’Église pour nourrir et faire grandir la force du signe de Dieu (sa tendresse), dans le service du prochain, où le Christ m’attend.

Allons à Bethléem voir ce qui est arrivé. Laissons les bergers nous dire que les affaires de Dieu sont les plus urgentes pour notre vie, pour notre joie, pour notre cœur. Apprenons d’eux à ne pas nous laisser écraser par toutes les choses urgentes de la vie quotidienne, apprenons d’eux la liberté intérieure de mettre au second plan les autres occupations – pour importantes qu’elles soient – pour nous approcher de Dieu, pour le laisser entrer dans notre vie et dans notre temps. Allons à Bethléem adorer l’enfant Dieu, allons à Bethléem pour le voir, le toucher, l’aimer et surtout le laisser nous aimer.

P. Ambroise Riché

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