« Notre » Père – Quelle fraternité ? Le frère et l’étranger dans l’Ancien-Testament

Cycle de CATÉCHÈSE SUIVIE SUR LE NOTRE PÈRE

« Notre » Père

Quelle fraternité ?
Le frère et l’étranger dans l’Ancien-Testament

Toute la suite de notre réflexion sur ce terme « Notre » prendra appui désormais principalement sur un ouvrage du cardinal Ratzinger intitulé Frères dans le Christ, parcourant les écritures en même temps que les réflexions et réalisations plus ou moins concrète de la fraternité, pour extraire de ce parcours une compréhension vraiment chrétienne du frère et donc de ce « Notre » qui introduit la prière du Notre Père.

De manière tout à fait normale, dans l’histoire des hommes, la fraternité est d’abord un phénomène de consanguinité. Ensuite seront appelés frères les compatriotes, qui répondent à une vision étendue de la consanguinité. Enfin d’autres comme Xénophon par exemple appelleront frère l’ami. Dans tous ces cas, la fraternité créée une frontière, puisqu’il s’agit d’une nationalité commune qui crée la fraternité de sorte que l’étranger est le non frère. Se grouper, c’est ainsi se séparer des autres et le comportement en usage avec ses frères (sang, cité, nation, ami) diffère d’avec celui avec les non-frères. Il y a un impératif moral à l’intérieur du cercle qui n’est pas le même qu’à l’extérieur du cercle.

Dans l’Ancien-Testament. Le frère est le coreligionnaire, qui parfois mais pas toujours se confond avec le compatriote. Il y a les frères et les nations, et deux comportements moraux différents à l’égard des uns ou des autres. Une grande question posée dans l’Ancien-Testament est : qui est mon prochain ? La première réponse donnée est que le frère est celui qui appartient au peuple de Dieu, élu. Ainsi, la communauté fraternelle tire son origine, non pas seulement dans la communauté de sang, mais dans la commune élection divine. Dans cette fraternité, ce n’est pas la mère commune (la cité) mais le Père commun qui est au premier plan. La fraternité d’Israël a pour origine le Père commun, Dieu qui pourtant n’est pas seulement le Dieu d’Israël mais le Père de tous les humains. Il y a ainsi un grand paradoxe qui est en même temps une tension dans l’Ancien-Testament. Le Dieu d’Israël n’est pas le Dieu national mais le Dieu de l’univers. Cela implique la mise en question de toute tentative pour s’enfermer à l’intérieur d’une fraternité proprement nationale. Puisque l’élection est le fait de Dieu et non des mérites d’Israël, il y a une fragilité structurelle dans la conscience nationale fermée d’Israël, car les dispositions de Dieu à son égard pourraient en droit changer, d’autant plus légitimement qu’Israël par son péché se rend toujours plus indigne de l’élection.

On constate cependant, que dans le judaïsme tardif, la notion de religion s’est rationnalisée de plus en plus, et ainsi le fait d’une libre décision divine et gratuite dans l’élection a paru inacceptable. Est donc née l’idée que Dieu avait offert la torah à tous les peuples mais qu’Israël seulement avait acceptée. C’est donc Israël, qui, en fin de compte, a choisi Dieu. Dans cette perspective, il devient normal d’opérer une séparation entre ceux qui ont accueilli et ceux qui ont rejeté la paternité de Dieu.

Malgré cela demeure toujours dans l’Ancien-Testament une tension dans la compréhension de ce qu’est l’idéal fraternel entre une communauté fermée avec Abraham, Isaac, Jacob comme origine et un horizon universaliste de l’histoire biblique qui ne présente pas seulement l’histoire d’Israël mais l’histoire d’Israël insérée dans l’histoire universelle de l’unique humanité. Tous les hommes forment une unique humanité issue d’une souche unique, issue de l’unique acte créateur de Dieu.
On se trouve donc dans une approche du frère dans laquelle il y a tout de même dualité – il y a un prochain et il y a un étranger – qui n’est pas un pur dualisme – comme cela se fait pour le monde grec et dans les autres religions autour d’Israël. En effet dans toutes l’histoire d’Israël, apparait ce qu’on appelle la théologie des deux frères dans laquelle celui qui n’est pas élu ou rejeté – Caïn, Ismaël, Esaü… – demeure frère et sujet des bénédictions de Dieu.

Père Ambroise Riché