« Notre » Père – Quelle fraternité ? Approche philosophique de la fraternité

Cycle de CATÉCHÈSE SUIVIE SUR LE NOTRE PÈRE

« Notre » Père

Quelle fraternité ?
Approche philosophique de la fraternité

Dans un premier temps, l’idéal fraternel des grecs était celui de la cité. Était frère le concitoyen. Mais le temps de la décadence de la cité a donné naissance à d’autres types de communautés de type religieux – en particulier sous l’influence des cultes orientaux. Les membres de ces cultes sont frères en raison de leur Dieu commun. On observe ainsi jusque dans le judaïsme la création de sectes – les esséniens par exemple – opérant une séparation stricte d’avec le reste du monde, en raison du désir de communauté plus restreinte. La fraternité qui naît n’est pas seulement la conséquence d’un choix personnel d’entrer dans telle ou telle communauté mais devient une réalité quasi-mystique et ontologique – c’est-à-dire transformant l’être de la personne – en raison des rites célébrés dans ces types de sociétés à mystères. Ces sectes introduisent une grande séparation avec l’extérieur, et donc une double morale ; la morale vécue entre ceux qui sont à l’intérieur impliquant parfois même des procédés criminels à l’extérieur.

Selon une tendance totalement opposée, on trouve le stoïcisme d’Épictète, Sénèque, ou Marc-Aurèle, qui va dans le sens d’un universalisme : tous les hommes sont frères en raison d’un père commun – réalité impersonnelle et cosmique – et les initiés, loin de rejeter les autres hommes portent même devant le Père les frères non-initiés qui s’ignorent.

En avançant à grand pas, nous voici arrivé aux lumières qui reçoivent l’héritage de la fraternité unique et universelle des stoïciens et la systématisent. Mais avec eux s’opère un glissement : en effet que la qualité de frère tire son origine de la paternité commune de Dieu passe au second plan chez les lumières. La fraternité universelle est considérée d’en-bas. Elle vient de l’égalité d’origine et de nature de tous les hommes. Les lumières ont recours par-delà l’histoire à la nature, une nature présupposée à l’histoire elle-même. Toutes les différences entre les hommes viennent d’une situation de fait, de l’arbitraire de l’histoire. Il faut donc faire triompher la nature originelle contre les stupéfactions de l’histoire. La qualité de frère ainsi ne pose plus deux ordres de morale. Toutes les barrières sont détruites et le comportement moral est le même pour tous. Cela a un grand prix mais aussi un grand coût : le sentiment fraternel étendu démesurément devient irréel et vide de sens. On ne peut plus prendre au sérieux un sentiment fraternel qui prétend s’étendre à tous également. On constate de manière générale, chez de très nombreux chrétiens, une profonde confusion entre l’idéal universaliste des lumières et la vérité de la charité fraternelle universelle des chrétiens. On est en droit en effet de se demander si pour être viable, le comportement moral n’exige pas quelque forme de ségrégation – au sens le plus neutre. Un cercle plus étroit ne serait-il pas au fond le seul et indispensable moyen d’agir sur l’ensemble ? L’histoire nous montre par ailleurs que le programme des lumières a été démenti par sa réalisation pratique avec d’une part l’extrême violence que les révolutionnaires ont exercé sur les non-révolutionnaires, et d’autre part avec le libéralisme des lumières qui a su se donner dans la franc-maçonnerie son cercle fraternel, ésotérique, fermée et hiérarchisé, au-delà même de beaucoup d’autres groupes.

Achevons notre parcours avec le marxisme. Avec lui, on s’éloigne un peu des lumières. L’idée de la commune paternité de Dieu n’est pas seulement mise au second plan mais elle est radicalement éliminée. L’idée d’humanité commune a perdu de son importance au profit de la décision en faveur de la communauté socialiste. Il y a un retour net à deux zones morales, plus radicalement séparées que jamais dans l’histoire. L’humanité est divisée en deux groupes opposés. Il faut accepter cette division comme présupposée, division qui dicte la loi de l’agir de chacun. Aimer les uns implique de devoir détester les autres. Mais ce dualisme n’est pas le dernier mot, car la lutte entre les deux parties séparées doit conduire à leur réunification eschatologique dans une société sans classes. Pour le marxisme aussi, la division est une donnée historique, l’histoire aliénant la pure nature. Il ne s’agit pas pour autant, comme avec les lumières, de remonter, à cette nature pure en rêvant de façon nébuleuse à la fraternité universelle mais de parvenir à l’unité en combattant durement dans la perspective du but à atteindre. Le but est une fraternité sans distinction mais qui doit passer historiquement par le chemin d’une fraternité limitée au parti socialiste.

Père Ambroise Riché