« Abba Père », le don de Dieu, la prière des fils.

Cycle de CATÉCHÈSE SUIVIE SUR LE NOTRE PÈRE

« Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. » (Jn 1,12)

Nous venons de comprendre que pour dire vraiment « Père », pour nous adresser au seul et vrai Dieu, il nous faut dire « Père » avec et comme le Christ. Cette manière de dire et de faire comme le Christ nous révèle quelque chose de profond sur la prière du Notre Père et sur nous-mêmes. Nous pouvons dire « Père », non seulement parce que le Fils nous a révélé ce Père, mais parce qu’il s’est fait notre frère et que par son action rédemptrice nous sommes devenus véritablement des fils et filles de Dieu.

Malgré les avertissements précédents qui nous rappelaient que nous sommes fils par grâce et non par nature, il n’est cependant pas faux de dire que Dieu est notre Père parce qu’il nous a créés et que nous lui appartenons. De fait, Dieu a créé chaque individu, a infusé en chacun l’âme qu’Il a créée. Chacun est ainsi créé à son image et Dieu connaît chacun personnellement. En même temps, l’image véritable du Père étant le Fils unique de Dieu, le seul qui est de la même substance que le Père, celui à partir duquel Dieu a créé tout homme, nous comprenons qu’être vraiment fils, signifie bien plus qu’avoir été créé par Dieu dans le Christ à son image. Pouvoir dire Père au sens le plus véritable, être fils au sens plein signifie vivre la réalité de Jésus, entrer dans la communion avec Lui. Etre fils, n’est pas un simple état, mais c’est une réalité dynamique : il s’agit de devenir davantage fils en participant davantage à l’être même du Christ, en grandissant dans une communion intime et de plus en plus profonde avec Lui. In fine, nous qui ne sommes que des créatures, nous ne pouvons dire Père, sans mentir, sans nous payer de mots, nous ne pouvons avoir l’audace d’appeler en vérité Dieu Notre Père, que parce que l’intime de notre humanité est animé par la puissance du Très-Haut. La prière du Notre Père, nous révèle que ce que nous avons reçu : l’Esprit-Saint, l’Esprit du Christ, Dieu lui-même, qui demeure en nous, fait de nous, réellement par grâce des fils et des filles.

En réfléchissant souvent un peu vite sur la prière du Notre Père, on compte sept demandes : depuis « que ton nom soit sanctifié » jusqu’à « délivre nous du mal ». Mais en fait, on oublie ce qui fait le cœur de cette prière et qui est aussi une demande, la plus importante : le don du Père.

Essayons de comprendre cela : Dans le Notre Père, Jésus ne nous fait pas seulement connaître Dieu en nous livrant uniquement son identité de Père, mais Il nous ouvre à la relation avec Lui, il nous ouvre à sa propre relation de Fils unique avec le Père, de sorte que nous connaissons le Père à l’intérieur de la relation de Jésus et de son Père. Le mystère insondable, que nul ne peut entrevoir, ni connaître, pas même les anges, celui de la relation personnelle du Fils vers le Père, voici que l’Esprit-Saint, l’Esprit commun du Fils et du Père nous y fait participer. Cette prière est donc liée au don de l’Esprit-Saint que nous avons reçu. L’Esprit-Saint, nous faisant entrer dans cette relation, nous fait connaître et aimer le Père, nous fait communier avec Lui.

Le Notre Père nous fait apprendre à partir de Jésus, en Jésus, qui est le Père et ce que signifie être fils. Cette prière du Notre Père ne commence pas seulement par les mots « Notre Père », comme si cela était une simple adresse, comme si nous avertissions Dieu que nous voulions lui parler, pour qu’il se tourne vers nous et nous écoute. Non dans cette prière du Notre Père, en commençant par dire « Notre Père », nous comprenons que dans toute prière le don de Dieu n’est pas ceci ou cela, mais que ce qui importe c’est que Dieu lui-même se donne à nous. Le don de Dieu, c’est Dieu lui-même. Les premiers mots de notre prière nous font comprendre cela. Nous comprenons que ce dont nous avons le plus réellement besoin et qui nous fait le plus défaut : c’est Dieu lui-même et son Esprit. Nous demandons à Dieu, Dieu lui-même. « Notre Père », c’est la vraie et première demande qui conditionne toutes les autres. Ces mots nous ouvrent déjà aux biens du Ciel, où Dieu sera lui-même notre béatitude, où nous ferons nos délices de Sa présence, et où le voir sera notre salut, où nous deviendront ce que nous sommes, en voyant Dieu tel qu’Il est. Et Jésus, par toute sa vie et par son obéissance par amour du Père, nous dévoile le Père que nous demandons dans cette prière, et nous fait comprendre comment être fils de Dieu et ainsi obtenir ce que nous demandons : Dieu le Père. L’image du Père est bien souvent abîmée aujourd’hui par l’absence ou la défaillance des pères. Avec Jésus, nous redécouvrons le Père qui est la source de tout bien, à l’image duquel il nous faut être pour être vraiment homme en aimant nos ennemis (Mt 5,44). Le Père est Celui qui donne toujours de bonnes choses (Mt 7,11) et surtout l’Esprit-Saint (Lc 10,42). Le Père est Celui qui aime jusqu’au bout. C’est son amour que l’on reconnaît en Son Fils Jésus.

En comprenant que notre première demande c’est Dieu lui-même, en découvrant que nous pouvons appeler Dieu Père, parce que réellement nous avons reçu son Esprit-Saint, Dieu lui-même, et qu’ainsi nous sommes engendrés à une vie nouvelle, supérieure, à la vie divine, les premiers mots du Notre Père, tout en étant une demande, deviennent une action de grâce et une louange. Une louange comme celle des cieux. « Notre Père qui es au cieux »

Saint Luc situe la prière du Notre Père au cours du voyage de Jésus vers Jérusalem, à une place qui n’est pas indifférente : au retour des 72 disciples, Jésus a exulté sous l’action de l’Esprit-Saint (Lc 10,21). Après un temps de prière solitaire du maître, les disciples lui demandent de leur enseigner une formule de prière, comme Jean Baptiste l’a fait pour les siens (Lc 11,1). L’emplacement choisi par Luc offre une clef de lecture : la prière chrétienne devient, sous l’action de l’Esprit Saint, une configuration à l’élan filial du Christ. Abba Père, c’est l’invocation propre à Jésus, prononcée sous l’action de l’Esprit Saint, comme le précise Luc dans le contexte de la prière de jubilation. Jésus y révèle à la fois son intimité avec le Père et l’amour privilégié du Père pour les petits et les humbles : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. Oui, Père, c’est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance. Tout m’a été remis par mon Père, et nul ne connaît le Fils, si ce n’est le Père, ni qui est le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. » (Lc 10,21s). Le mot prononcé par Jésus (Abba) apparaît aussi lors de la prière désolée de Gethsémani : « Abba, Père, tout t’est possible, écarte de moi cette coupe ! Pourtant non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! » (Mc 14,36). En s’adressant à Dieu comme à son Abba, Jésus témoigne à la fois du lien si étroit qui l’unit, lui, le Fils, à son Père et en même temps de sa totale dépendance. Jésus se reçoit pleinement de Dieu le Père ; de toute éternité, il est celui en qui le Père se complaît, il est celui que le Père engendre, en lui donnant tout ce qu’Il est lui-même, tout ce qui fait que Jésus est le Fils de Dieu de la même substance que le Père, Un avec lui. Que Jésus nous invite à reprendre ses mots signifient que nous avons part nous-aussi au mystère de cet engendrement par le Père. Dire « Notre Père » signifie savoir qu’en moi la génération éternelle du Fils de Dieu se poursuit, et que moi-aussi j’ai part à la vie divine selon la modalité des fils : recevoir la vie du Père et la Lui rendre en action de grâce.

Cette vérité nous devient plus claire si nous prêtons attention en particulier aux traditions du catéchuménat. En effet, la prière du Notre Père est remise après le troisième scrutin aux futurs baptisés. La liturgie nous fait ainsi bien comprendre que cette prière est liée à une nouvelle naissance. C’est la prière des nouveau-nés qui ont reçu en eux le sceau de l’Esprit-Saint, qui marque leur être tout entier pour en faire un être filial. Cette prière, les baptisés, au témoignage de saint Paul, la font leur, quand ils s’ouvrent, comme Jésus, à l’action de l’Esprit Saint, l’Esprit d’adoption, l’Esprit de liberté : Ceux-là sont fils de Dieu, qui sont conduits par l’Esprit de Dieu : vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions : Abba, Père ! (Rm 8,15 ; Ga 4,4).

Dans la prière du Notre Père se réalisent ainsi les missions du Fils et de l’Esprit, faire de nous des fils qui crient vers Dieu en disant Abba Père. Notons enfin que, dans l’invocation de Dieu comme Père, Jésus se met à part. Il dit : « Mon Père » (Mt 16,17), tout en parlant de « Votre Père » (Mt 5,48 ;6,8 ; Jn 20,18). Ce qui est par nature en Lui, est par grâce pour nous, mais étant par grâce pour nous, cela est tout aussi réellement. Or toute grâce implique une collaboration. Il nous faut donc collaborer à la grâce qui fait de nous des fils pour entrer chaque jour davantage dans les profondeurs de ce mystère, pour nous approcher chaque jour un peu plus près du visage tout aimant du Père.

Père Ambroise Riché